Le jais... Quand le deuil se faisait bijou
texte et image : The Lady Shadow
Whitby, Yorkshire, seconde moitié du XIXᵉ siècle.
Dans la pénombre d'un atelier, une matière d'un noir profond passe entre les mains de l'artisan. Sous ses outils, elle se découpe, se sculpte et se polit jusqu'à révéler un éclat doux, presque velouté.
Bientôt, elle prendra la forme d'une broche, d'un bracelet ou des perles d'un collier.
À première vue, on la croirait minérale. Pourtant, cette matière sombre n'est ni une pierre précieuse, ni de l'onyx... Elle fut autrefois du bois. Enfouie durant des millions d'années, transformée lentement par le temps et la pression, elle sommeillait dans les terres de la côte du Yorkshire.
Son nom est court... Le jais.
Et bientôt, ce noir absolu quittera les ateliers de Whitby pour accompagner le deuil jusque dans les plus hautes sphères de la société victorienne.
Pourtant, au début du XIXᵉ siècle, rien ne laisse encore deviner l'extraordinaire essor que connaîtra la petite cité maritime. Les ateliers consacrés au travail du jais y sont encore peu nombreux.
Puis, au fil des décennies, la demande grandit.
Le 14 décembre 1861, un événement donnera au jais une visibilité plus grande encore, le prince Albert meurt au château de Windsor.
Accablée par le chagrin, la reine Victoria entre dans un deuil qu'elle conservera jusqu'à la fin de sa vie. Avec elle, les parures sombres prennent une place considérable dans l'imaginaire victorien. Le jais, déjà apprécié et associé au deuil, connaît alors une popularité extraordinaire.
À Whitby, l'activité s'intensifie.
Les établis se multiplient au fond des ruelles. On taille, on tourne, on grave, on polit. La matière noire passe de main en main et fait vivre toute une communauté, de ceux qui la recueillent ou l'extraient jusqu'aux artisans et aux marchands des vitrines élégantes.
Dans les années 1870, à l'apogée de cette prospérité, plus de deux cents ateliers et près de quinze cents personnes vivent directement du travail du jais.
Une matière née d'un bois vieux de millions d'années fait désormais vivre une ville entière.
Le jais possède, il est vrai, des qualités particulières. Relativement tendre sous les outils de l'artisan, il se laisse scier, limer, sculpter et tourner avant d'offrir au polissage cette surface brillante qui semble presque retenir la lumière.
Surtout, il est remarquablement léger.
Une qualité précieuse à une époque où la mode affectionne les imposantes broches, les larges bracelets et les colliers à plusieurs rangs.
Mais un tel succès ne tarde pas à susciter substituts et imitations, parfois moins coûteux ou plus faciles à produire. Vulcanite, gutta-percha, ou encore ce verre noir parfois désigné sous le nom séduisant de « jais français »…
Dans les vitrines, tous les bijoux sombres ne sont bientôt plus ce qu'ils semblent être.
Certains imitent l'éclat du jais, d'autres son apparence, permettant également à une clientèle plus large d'adopter ces parures noires.
Pourtant, derrière cette profusion de noir se cachait quelque chose de bien plus intime qu'une simple mode.
Car tous ces bijoux ne parlaient pas seulement par leur matière.
Une surface mate ou brillante, une couleur d'émail, quelques perles, une fleur sculptée ou un motif choisi pouvaient donner à la parure une autre dimension, plus personnelle, parfois commémorative.
Mais ceci est une autre histoire…
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Le regard de The Lady Shadow :
Il est étrange de songer qu'un objet destiné à dire l'absence ait demandé tant de mains pour exister.
Celles qui recueillirent la matière, celles qui la taillèrent, la sculptèrent et la polirent… avant qu'un jour, quelqu'un ne choisisse de la porter.
Pourtant, lorsque j'observe aujourd'hui ces parures noires, ce n'est pas à la mort que je songe en premier.
Mais à ceux qui restaient.
À ceux qui continuaient à se lever chaque matin avec une absence nouvelle à leurs côtés. À ceux qui portaient sur eux le souvenir d'un être qu'ils ne pouvaient plus rejoindre.
Car derrière ses codes, ses modes et ses convenances, le bijou de deuil possédait peut-être une fonction beaucoup plus simple... donner une forme visible à l'invisible, porter le manque, porter le souvenir. Et, peut-être, continuer doucement à avancer avec lui.
Je repose alors le bijou dans son écrin, Le jais retrouve l'obscurité.... Le souvenir, lui, demeure.
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Gothique victorien
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Commentaires
1. FREDCLOCLO le 28-08-2026 à 06:58:43 (site)
Je me rappelle quand j'étais gamin et que l'on allait à un enterrement, ma mère portait un bijou semblable et uniquement à ses occasions là...